Bettina Skrzypczak: Portrait / Biographie

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De la sonorité des étoiles

Comment la musique prend-elle forme à une époque où les grands projets structurels sont devenus tout aussi douteux que leurs modèles opposés qu’étaient les subjectivismes spontanés des années 1970? Bettina Skrzypczak qui, à 25 ans à peine, suivit à Kazimierz (le «Darmstadt polonais») les cours de Lutoslawski, Pousseur, Nono et Xenakis, se montre critique et sélective face à ces différentes tendances; sa réponse renvoie à deux approches historiques très divergentes: celle de penseurs du début du romantisme comme Novalis et Friedrich Schlegel et celle du constructivisme d’un Xenakis. «Le monde de l’avenir est le chaos rationnel» - les propos de Novalis pourraient figurer en exergue de plusieurs œuvres qu’elle composa dans les années 1990. Selon Novalis, l’ordre du monde est extrêmement développé, mais saisissable qu’en partie par l’esprit et donc apparemment mystérieux: c’est cette idée qui est en toile de fond de sa conception sur l’organisation du matériau musical.

Pour ce qui est de la technique de composition, elle s’inspire des procédés de Iannis Xenakis, qui ordonne le matériau musical selon des lois mathématiques. Mais elle entrave sans cesse les lois objectives par des interventions subjectives qui relèvent d’une très grande subtilité et concernent principalement la microstructure. Les processus matériels se déroulent ainsi de façon discontinue et asymétrique, et portent l’empreinte de l’imprévisible. La polarisation de la dynamique inhérente au matériau et de projections subjectives génère un champ de gravitation dans lequel le son prend l’apparence d’un continuum fluctuant, sans cesse changeant, traversé par un courant d’énergie vital et qui, en termes concrets de réalisation technique, requiert souvent de la part des interprètes une forte virtuosité collective.

Pour Bettina Skrzypczak, la structure musicale n’est pas une fin en soi, mais le symbole d’un monde indécis obéissant aux principes de la non-identité et de la non-réitération. Le travail sur la structure est donc pour elle également la quête permanente de nouvelles réponses à d’anciennes questions. D’où son affinité pour Novalis et sa vision d’un univers apparaissant à l’esprit humain comme une image de l’absolu et donc comme un chaos ordonné. En s’inscrivant dans cette perspective, elle permet à la musique de dépasser pour un moment les limites du «ici et maintenant» et fonde ainsi le contenu de ce qui a chez elle valeur de processus; la rationalité de structures clairement définies n’aurait qu’un effet restrictif.

Pour Bettina Skrzypczak, l’altérité totale, celle qui bouleverse la réalité, ne s’obtient ni par des schémas utopiques, ni par d’ambitieuses visions d’avenir. Elle est partout présente, dans notre vie quotidienne, dit-elle; il nous faut juste avoir la sensibilité de la déceler. Pour elle, c’est la musique qui sert à cette reconnaissance. Dans son morceau pour orchestre, Verba (1987), qui alterne brusquement entre éruptions et sonorités chatoyantes, elle procède encore de manière intuitive. Huit ans plus tard, dans le morceau pour orchestre SN 1993 J, la composition est l’expression consciente de ce processus. L’œuvre est le reflet d’un phénomène se situant au-delà de toute expérience humaine - spectacle cosmique d’une supernova nouvellement découverte; l’énergie dégagée par les vibrantes masses sonores et les violentes éruptions finit par se dissiper dans la «perspective à petite échelle» d’un fugace solo pour flûte. Il en est autrement dans l’œuvre pour chœur Acaso, avec ses fragments de textes sur le thème du «rêve», et qui génère des espaces harmoniques enchevêtrés - l’horizon s’élargit vers l’intérieur.

Après des débuts rapides et prometteurs en Pologne, Bettina Skrzypczak part s’installer en Suisse, à l’âge de 26 ans, et y intègre facilement la vie musicale, où elle est du reste fort encouragée. Peu à peu, les autres pays ouest-européens s’ouvrent à elle. Jamais pourtant, elle ne renie ses origines polonaises. Et cela s’entend dans sa musique qui - parfaitement inscrite dans la tradition de la modernité polonaise - présente une richesse de coloris évoquant davantage l’approche sonore de Debussy ou Varèse que la pensée structurelle de l’Ecole de Vienne ou du sérialisme. Mais ses racines personnelles et familiales font d’elle également une Polonaise à part entière. Elle descend d‘une vieille famille polonaise, laquelle était étroitement liée à l’élite artistique locale. Elle fit ses premiers pas dans le monde de l’art à Poznan, où les milieux culturels, marqués par la vivacité des échanges artistiques, ont fortement contribué à donner sa nouvelle identité à la Pologne post-communiste. Elle s’est tournée à nouveau vers sa patrie, en 1999, en passant sa thèse de musique et de philosophie à Cracovie; mais elle n’a pas réduit pour autant ses activités à l’Ouest. Depuis le XIXe siècle, nombre d’artistes polonais ont établi des ponts avec l’Europe de l’Ouest: Bettina Skrzypczak perpétue aujourd’hui cette tradition avec talent.

© 1999 Max Nyffeler

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